Sombre Maison by Tim Bragg

Nous avons rendu visite à ma Tante Mathilde et mon Oncle Sébastien pendant l’été précédant mon entrée au lycée. Tout le monde s’agitait autour de moi. Surtout Maman. Tout le monde s’inquiétait pour des choses qui n’en valaient pas la peine. Je n’attachais pas grande importance à mon uniforme, mais je me demandais vraiment comment serait la vie au lycée.

Il est vrai que je ne savais pas exactement où j’allais en France. Mais je savais qu’il ferait encore plus chaud que tout ce que j’avais pu connaître en Angleterre. Je m’attendais à la chaleur des vacances en Espagne qu’on ne m’avait jamais accordées. Pourquoi n’étions-nous jamais allés rendre visite à mon Oncle et ma Tante auparavant ? Était-ce lié à la mort de l’un de mes Grands-parents français ? Mais cela faisait déjà un mois et j’étais restée en Angleterre avec mon grand frère qui détestait s’occuper de moi. J’imagine que c’est un frère normal – Dieu merci, il ne me ressemble pas du tout… À l’époque, mes parents avaient beaucoup râlé avant de partir. Maintenant, ils semblaient si calmes.

Les arbres étaient moins hauts et la végétation plus claire entre les nombreuses zones où la terre marron et orange était nue. Je savais que c’était spécial de me trouver là, dans ce pays étranger où j’avais de la famille. C’était la première fois que j’allais à l’étranger et tout m’enthousiasmait. La présentation des passeports, le ferry, tout. La mer brillait d’un bleu tellement profond – une couleur si exotique pour la Manche. Oui, j’étais si enthousiaste que mes parents se moquaient de moi : ils pensaient que j’avais une imagination débordante et me le disaient. J’étais connue pour mes histoires, après tout. J’aurais même pu inventer des contes narrant « comment j’ai été trouvée dans un panier dérivant sur une rivière large et profonde ». Bien sûr, je n’avais absolument pas été « trouvée ».

La mer brillait d’un bleu profond et on voyait la crête des vagues se briser, même en plein milieu de la Manche. La brise marine agitait mes cheveux. Et j’étais ravie que les épingles placées avec soin par ma Mère soient tombées et que mes cheveux cascadent librement. Des gens me remarquaient ; pas les garçons, mais les hommes plus âgés. Oui, j’étais curieuse, mais naïve et il m’a fallu du temps pour grandir et comprendre. Mais je les ai vécu en moins de temps que cela, ces années. Maintenant, je m’en souviens et je repense à cette jeune fille avec un brin de nostalgie. Car, à cette époque, mon innocence était si sincère.

En France, j’étais comme un beau cheval laissé en liberté. Les gens parlaient différemment. Bien sûr, je le savais déjà, mais je n’en avais jamais fait l’expérience, en réalité car savoir est une chose, mais vivre en est une autre. L’air avait une autre odeur, les garçons avaient une allure étrange et les maisons étaient bizarres, comparées à celles en Angleterre. J’avais l’impression que ma vie commençait à nouveau. Je ne me sentais pas du tout opprimée, pas du tout menacée. Je vivais simplement ma vie.

Le trajet en voiture jusqu’à la villa de l’Oncle et la Tante que je n’avais jamais vus (sauf sur quelques photos jaunies) me sembla durer une éternité. Je sais que j’ai sûrement agacé mes parents, je le savais déjà à ce moment-là car je n’étais pas stupide. Oui, j’aimais regarder les champs qui défilaient, les voitures avec leurs étranges plaques d’immatriculation et le fait qu’elles roulaient du mauvais côté de la route. Tout me passionnait mais c’était trop long. Mon frère n’avait pas eu le droit de venir et j’en étais ravie – mais je savais aussi que mes parents étaient tristes. Est-ce qu’ils étaient encore tristes à cause de ma Grand-mère française ?

Nous avons tourné dans une route poussiéreuse et, après s’être trompé de chemin à nouveau et après que mon Père a commencé à jurer – ce qui a contrarié ma Mère, nous sommes descendus de voiture devant la villa. On n’entendait pas un bruit et rien ne bougeait. Je suppose qu’ils devaient nous attendre. Les tuiles du toit brûlaient sous la chaleur ardente de la fin d’après-midi, j’avais la gorge sèche. Les ombres s’allongeaient au pied du bâtiment et des arbres massifs alentour. La villa était comme une oasis.

Les gloussements des poules à proximité et au loin, les gémissements d’une moto rompaient le silence. Je me rappelle de ce sentiment de solitude ; peut-être n’aurais-je pas dit la même chose alors, mais je sentais vraiment quelque chose au plus profond de moi. Papa gravit les marches du perron et frappa lourdement à la porte. Le son résonna dans l’air et sembla soulever la poussière de l’allée. D’une certaine façon, cela me faisait penser à ces westerns américains à l’eau de rose que j’avais dû regarder – en silence également.

On a frappé à la porte de nouveau et j’ai lu la tension sur le visage de Maman. Le soleil séchait la sueur sur ma nuque mais je suais un peu plus à chacun de mes mouvements. J’avais si soif. Là-haut, le ciel était éclatant – plus bleu que la mer – et apparemment si proche de moi, heureusement une brise légère venait taquiner l’eau qui perlait sur ma peau.

Enfin, la porte s’est ouverte et j’ai vu Tante Mathilde pour la première fois. Elle a crié quelques mots en français que je n’ai pas vraiment compris en dehors de « Bonsoir, bonsoir ». Ma Mère, qui était restée dans la voiture, en est sortie et l’a embrassée de cette manière française si dégoûtante. Je sais que certaines personnes apprécient ce genre de façons mais ce n’était certainement pas mon cas. Papa m’a présentée et j’ai su que je devais me tenir bien droite, réservée, les mains derrière le dos. Un peu chancelante, j’ai affiché un sourire forcé. Tante Mathilde nous a fait entrer rapidement, comme si la chaleur allait nous griller. Les ombres s’étaient allongées – c’était « bonsoir », pas « bonjour » – mais l’air était toujours étouffant.

C’est de l’obscurité qui régnait là-bas que je me souviens. Tous les volets étaient clos. Et il y avait tellement de fouillis partout – je savais que Maman serait déboussolée ; elle détestait vraiment le fouillis. C’était bizarre et d’abord merveilleux pour moi. Mais j’ai dû cligner plusieurs fois des yeux, juste pour voir. Dans un coin de la pièce principale, comme à l’affût, j’ai vu mon Oncle. Mon Oncle est sorti de l’ombre et paraissait content de lui-même quand il nous a serré la main. Il parlait en français à ma Mère, qui le comprenait parfaitement. Je ne l’avais jamais considérée comme Française auparavant – c’était étrange de l’entendre parler ainsi. Bien sûr, nous parlions parfois français à la maison, mais tout cela semblait si irréel, si convenu, si faux en fait. Cela me déconcertait d’une certaine manière de l’entendre parler comme ça maintenant. Même au téléphone, cela ne semblait même pas réel. Mais maintenant…

Mon Oncle s’est penché vers moi et m’a dévisagée. Ce n’était pas affectueux. On ne peut pas être dévisagé affectueusement, j’imagine. Il se pencha pour m’embrasser et j’ai pu voir la texture de sa peau et sentir l’arôme de son haleine – était-ce ainsi que les Français sentaient ? Je me suis rejetée en arrière et il a ri. Il riait beaucoup, mon Oncle. Mais il ne riait pas quand on pouvait s’y attendre. J’ai appris cela. Seulement quand on s’y attendait le moins, il riait. Dès le début, je ne lui faisais pas confiance ; autant le savoir. Et bien sûr, j’avais raison de ne pas le faire. Je devais être une enfant sensible pour ressentir tout cela si tôt. Je ne pouvais pas mettre de mots là-dessus, juste le ressentir. Mon Oncle semblait scruter mon âme.

Personne n’allumait les lumières principales, de sorte que la maison était toujours dans une sorte de pénombre inquiétante. Ils avaient également deux énormes chiens qui sont sortis de quelque part et ont sauté sur moi pour me lécher avec leurs langues dégoûtantes et leur haleine chargée. Personne ne leur a demandé de cesser, ou bien sans le vouloir vraiment. Tout le monde a ri quand j’ai ôté la poussière de ma robe. Quel est l’intérêt de me faire porter des vêtements propres si c’est pour en rire quand ils sont chiffonnés ? Après tout, ce n’est pas moi qui avais voulu mettre une robe. Mais j’avais atteint l’âge difficile apparemment. Pour moi, il n’était pas tant difficile qu’effrayant.

Mon Oncle se regardait constamment dans le miroir ; cela embarrassait visiblement mes parents. Au beau milieu d’une conversation ou pendant un repas, il se levait tout simplement et se dirigeait vers le miroir pour se regarder dans la lumière sombre. C’est-à-dire que le miroir était crasseux lui aussi. Un désordre absolu régnait sur cet endroit. Mais il y avait au moins une grande chambre pour moi et une lampe à gaz pour la nuit ainsi que des bougies. Soit il se regardait dans l’un des miroirs poussiéreux, soit il me jetait des regards en coin pour me dévisager ; je suis sûre qu’il le faisait. Bien sûr, maintenant, je sais pourquoi. Maintenant, je sais tout.

Papa et mon Oncle se sont saoulés avec le vin et, même si je savais que Papa n’était pas du tout détendu, le vin semblait le calmer assez pour le rendre stupide. Tante Mathilde et Maman ont fait la vaisselle en discutant en français mais je savais que Maman non plus n’était pas vraiment heureuse. Je ne savais pas pourquoi j’étais là.

Quand l’heure est arrivée où je devais aller au lit, on m’a guidée à l’étage jusqu’à la chambre, on m’a montré comment utiliser la lampe et Tante Mathilde m’a même donnée une chose dégoûtante à « utiliser » en cas de besoin pendant la nuit. Où se trouvaient les toilettes ? ai-je demandé à Maman, mais elle a éclaté de rire. J’étais sérieuse. Ne voyaient-ils pas ce qui m’arrivait ? J’allais rentrer au lycée après les vacances.

Au milieu de la nuit, j’ai baissé la lumière et posé le livre que j’étais en train de lire. Avec au moins une oreille, j’avais écouté en même temps les conversations montant du rez-de-chaussée. Il y avait les cris de mon Oncle et de Papa, je ne sais pas si c’était de l’anglais ou du français, ou bien les deux, et il y avait les murmures de Maman et de ma Tante.

Les conversations, tantôt hautes, tantôt basses, me tenaient compagnie, ne me laissant pas penser vraiment à l’endroit où j’étais. Avec la petite flamme de la lampe, j’ai allumé quelques bougies pour m’amuser. C’était probablement une chose stupide à faire parce que la lueur des bougies ne fait qu’enflammer l’imagination, et surtout cette sorte de sombre imagination dont on préfèrerait se passer dans un endroit pareil. L’un des chiens a même poussé un hurlement à l’extérieur, lugubre à souhait.

C’était apparemment mon habitude que de me faire peur ainsi et de regarder les ombres danser là-bas. Dehors, les insectes faisaient des sons étranges et les chiens tiraient sur leur laisse d’une manière effrayante. Il était trop tard pour me pelotonner sous le drap et oublier ces idées. Les conversations avaient cessé et le bruit de la chasse d’eau s’en est allé avec les chuintements dans les tuyaux. La maison était retournée à un silence primitif. Les volets étaient fermés dans ma chambre comme dans toutes les autres pièces. Allongée dans mon lit, j’ai essayé de couper court aux images de monstres et de créatures qui tournaient incessamment dans ma tête. J’ai tenté de me rappeler que j’allais entrer au lycée après les vacances et que j’étais trop vieille pour penser des choses aussi stupides. Mais à chaque fois, j’étais plus certaine qu’un de ces chiens allait se lever et marcher, faire quelque chose qui ferait trainer cette horrible chaîne derrière lui comme un fantôme errant dans la nuit. Ou bien il y avait un grattement provenant de quelque part et j’imaginais que c’était un rat en liberté.

Les bougies brûlaient régulièrement et j’étais toujours tout à fait éveillée. Les ombres sont devenues des formes, des créatures grotesques, et j’ai maudit ma folle imagination. Mais rien ne m’avait vraiment fait bondir jusqu’à ce moment. C’est-à-dire jusqu’à ce que j’entende les escaliers craquer. Cela a résonné dans toute la maison. Puis la porte de ma chambre commença à s’ouvrir lentement, accompagnée du crissement de la poignée de porte. Complètement tétanisée, j’étais aussi immobile qu’un cadavre dans mon lit. La porte s’est ouverte un peu plus et mon Oncle est apparu dans l’entrebâillement. Il a chuchoté quelque chose en français et a esquissé un sourire alors qu’il se dirigeait vers moi. J’étais trop terrorisée pour ouvrir la bouche.

Comme il s’approchait de l’endroit où j’étais, il a trébuché et s’est rattrapé en posant sa main en haut du léger drap qui me couvrait. Je pouvais voir ses yeux étinceler comme ceux d’un écolier dissipé, bien qu’il ait retiré son bras assez rapidement. Puis il est venu à côté de moi et je pouvais sentir de là l’odeur du vin, qui s’est faite plus forte quand il a placé sa main sur mon front et écarté une mèche de cheveux. Son ombre se projetait derrière lui comme celle d’un vampire alors qu’il se s’inclinait vers moi et murmurait quelque chose à hauteur de ma joue. Je ne pouvais pas bouger. Mon cœur battait à cent à l’heure ou bien ne battait pas du tout. Ses lèvres se sont avancées vers moi et j’ai eu juste la force de me détourner un peu quand il a déposé un baiser sur ma peau. Sa main a effleuré mon front de nouveau, puis il est parti – un géant lourd et maladroit bondissant hors de la chambre.

L’une des bougies s’est éteinte. Je n’étais pas sûre de savoir quoi faire. Je pouvais encore sentir son haleine fétide. Aurais-je dû réveiller Maman et Papa ? Que leur aurais-je dit? Les aboiements d’un chien et d’autres cliquètements de chaîne ont retenti au moment précis où la dernière bougie s’est consumée et éteinte. Seul le sifflement de la lampe à gaz perdurait quand j’ai entendu une porte se fermer au rez-de-chaussée et des murmures que j’ai attribués à mon Oncle. Je ne pouvais tout simplement pas bouger et j’ai remarqué qu’il n’avait pas complètement fermé la porte derrière lui.

Il n’y a rien à dire pour ma défense, moi qui suis restée étendue si passivement et qui n’ai rien fait. Il y avait beaucoup de choses troublantes dans mon esprit. C’était un nouveau pays, une nouvelle maison, les insectes bourdonnaient à l’extérieur et passaient entre les volets en acier. Le noir enveloppait les coins sombres et aveugles de la pièce. C’est avec l’esprit agité que j’ai finalement éteint la lampe et me suis glissée dans mon lit, rabattant la couverture sur mon visage et ma tête. Je me sentais lâche dans cet endroit. Je me sentais comme une enfant.

Il n’y a pas de mot pour exprimer ce sentiment, cette terreur qui me surprit au moment où je me suis éveillée du répit bienfaiteur du sommeil. De nouveau, j’ai entendu les craquements de l’escalier. La porte s’est ouverte lentement et son chuintement sur le sol ressemblait aux palpitations de mon cœur. J’ai entendu le bruit étouffé de pas feutrés. Mon Dieu. Pourquoi n’arrivais-je pas à crier ? Qu’allait-il faire maintenant, cet homme à l’haleine chargée ? Le contact de ses lèvres brûlait encore ma joue et je pouvais le sentir tout près à nouveau. Pourquoi n’arrivais-je pas à crier ?

J’entendais le bruit d’une respiration haletante et à travers le drap fin je pouvais sentir l’odeur fétide de son haleine. Mon Dieu, mon bras était exposé, j’avais laissé un bras en dehors des draps et il s’était changé en pierre. Qu’allait-il faire cette fois, maintenant que je lui avais donné mon consentement en ne me précipitant pas vers mes parents ? Personne ne comprendrait… Je pouvais sentir un contact humide contre mon bras, là, dans cette pièce noire, sombre, aveugle. Je pouvais sentir l’affreux, l’horrible contact de ses lèvres. Puis, comme animée par quelque chose de primitif, quelque chose que je ne pouvais décrire alors ni même maintenant, j’ai repoussé les draps et les ai jetés sur le côté, tout en me redressant et en forçant l’air à entrer dans mes poumons, prête à crier. Et puis…

Et puis je l’ai vu là. Dans le noir et l’obscurité, j’ai vu le terrible monstre que je pensais prêt à me violer, à m’emporter dans un abominable Enfer de dépravation sexuelle. La truffe du chien a poussé mon bras et les yeux de la bête ont brillé sombrement dans l’obscurité  de la pièce. Je ne distinguais presque rien, mais l’haleine du chien le trahissait et il mourait d’envie que j’étende l’autre bras pour toucher son poil soyeux. Quelle idiote j’avais été.

Le matin suivant, les yeux de mon Oncle étincelaient comme s’il me défiait de révéler son méfait de la nuit précédente.  Je n’allais le dire à personne. Je n’allais faire savoir à personne que j’avais été trop effrayée pour dire quoi que ce soit. Je n’ai rien dit à propos du chien non plus.

Il y avait comme une tension grandissante dans la maison, que je ressentais dans toute ma jeune chair et mes os. La nuit suivante, j’ai cru entendre mon Oncle rôder dans la maison à nouveau, mais il semblait rester au rez-de-chaussée. Pendant tout notre séjour, il a ri compulsivement et s’est regardé fixement dans les sombres miroirs de cette sombre maison. Je l’ai surpris plusieurs fois en train de me regarder fixement. Cela semblait si cruel, cette façon de me détailler des pieds à la tête. J’avais atteint un certain âge – incertain.

Il est revenu dans ma chambre la nuit précédente notre départ et m’a embrassée de la même façon. Cette fois, c’est un français que je n’ai pas pu déchiffrer qui est sorti de ses lèvres d’ivrogne. Comme j’aimerais me rappeler ces mots maintenant ! Aucun chien n’est venu me rendre visite après lui.

Le matin suivant, mon Oncle était en train de se regarder dans le miroir quand j’ai ouvert la porte d’entrée et suis sortie dans le soleil. Il a souri à son reflet, à moins que ce ne soit à moi ? Je lui ai jeté un regard noir. Dehors, le soleil commençait sa constante ascension. Des poulets traversaient le jardin poussiéreux en courant et des ombres commençaient à se former. Je pouvais voir l’endroit où les chiens étaient enchainés. Tout en brossant les miettes tombées sur le jean que j’avais mis, je suis partie me promener le long de l’allée. De la sueur commençait à se former sur ma nuque et j’ai souhaité à cet instant ne plus jamais avoir de pensée infantiles à l’avenir. La rentrée du lycée n’était que dans quelques jours. Nous serions en Angleterre demain.

Personne ne parla beaucoup au début sur le chemin du retour. Je pouvais encore sentir le baiser de mon Oncle brûler mes lèvres avant notre départ. À mesure que la tension semblait se dissiper, il y eut beaucoup de larmes. Nous étions une famille à nouveau. Et c’est de cette manière que cela aurait pu simplement se terminer.

Durant la seconde année que j’ai passée dans ma nouvelle école, j’ai appris qu’Oncle Sébastien était mort d’une crise cardiaque ; il n’était pas vieux. J’ai aussi appris à ce moment-là qu’il était mon Père biologique. J’ai appris que la fille qui était tombée enceinte l’avait laissé, tout simplement, « avec le bébé dans les bras », comment il avait essayé de s’en sortir mais avait échoué. Comment il avait « changé ». J’ai appris comment ma Grand-mère française avait pris l’enfant, moi, et s’était ensuite arrangée pour que ma Mère l’adopte. Je savais que j’avais été adoptée, mais qu’en avais-je à faire ? J’étais un bébé. Ils étaient mes parents comme d’autres auraient pu l’être – meilleurs que la plupart. Et j’avais appris que mon oncle souhait me voir avant que je ne « change » comme il disait. Tante Mathilde était restée en contact avec ma Mère. Ma Tante était comme une Mère pour mon « Oncle » – c’est-à-dire pour mon vrai Père. Je n’ai jamais appris quoi que ce soit à propos de ma vraie Mère ; cette fille avait disparu. La mort de ma « Grand-mère » française avait décidé mon « Oncle » à devenir mon Père une dernière fois. Et pour la première fois, j’ai compris ce que ma Mère avait perdu et pourquoi elle se sentait parfois tellement déconnectée.

Alors, en fait, je suis Française de A jusqu’à Z et non pas seulement en théorie du côté de ma Mère. Je n’ai même pas pleuré quand j’ai appris tout cela – pas avant des années. Mais maintenant, quand j’y repense, je comprends pourquoi ce voyage en France était si particulier et si mémorable. Mon Père au moins avait pu voir son enfant au moment où elle devenait une femme, ce qui m’est arrivé peu de temps après. Et j’ai changé plus que cela encore ; j’ai grandi aussi bien physiquement que spirituellement, mais j’ai juste eu besoin de quelques années de plus pour m’en apercevoir.

Quelque part en France, j’imagine ma Mère biologique en train de vivre sa vie. Mais ma vraie Mère vit en Angleterre. Tante Mathilde m’écrit de sa nouvelle maison. Et je vais souvent en France avec mes enfants ; ce sont des filles et elles aussi grandissent vite. J’attends qu’elles « changent » et deviennent des femmes pour leur parler de mes premières vacances en France et de tout ce qui concerne la sombre maison dans cette campagne chaude et lointaine.

Translated by Marie Moulene

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